Nous sommes d’accord avec Tinne et Bill

Préambule

Cet article est une réponse du think tank Horizon 238 à la récente opinion de la Ministre fédérale de l’Energie, Tinne Van der Straeten, publiée dans le journal De Tijd.

Revenir aux faits

« Une politique à long-terme ne peut pas être construite sur des plans et des rêves abstraits, mais il faut se baser sur les chiffres et les faits ». Ce sont les derniers mots – traduits – de la récente opinion de la Ministre de l’Energie Tinne Van der Straeten [1], avec lesquels nous sommes parfaitement d’accord ! Pourtant, les débats actuels sur l’énergie en Belgique laissent à penser que les actions de la Ministre, basées sur des décisions tantôt obsolètes et tantôt précipitées, sont opposées à ces belles paroles. Nous pensons et espérons que ce n’est pas dû à un manque de bonne volonté de la part de la Ministre, mais plutôt à cause d’informations incomplètes ou inexactes. Dans cette optique, les jeunes ingénieurs du think tank Horizon 238 ont choisi de rédiger cette opinion afin de faire la lumière sur des faits manquants qui faussent cruellement le débat.

Le défi climatique

Le dernier livre de Bill Gates étant le sujet initial de l’opinion de la Ministre, commençons par clarifier son message : éviter une catastrophe climatique est l’un des plus grands défis que l’Humanité ait jamais relevés, ou selon ses propres termes, « plus grand que l’atterrissage sur la Lune, plus grand que l’éradication de la variole ». Il faut, pour cela, passer de 51 milliards de tonnes d’émissions annuelles de gaz à effet de serre à un niveau proche de zéro. En fait, le soutien de Bill Gates aux nouvelles technologies nucléaires trouve son origine dans l’humble reconnaissance que les énergies renouvelables seront effectivement une pierre angulaire de la solution, mais qu’elles ne suffiront pas à elles seules. Ceci devrait résonner avec notre réalité belge, où le potentiel combiné de l’énergie solaire et de l’énergie éolienne – aussi bien terrestre qu’en mer – ne pourra pas répondre à notre consommation énergétique massive, nécessaire pour la production d’électricité, mais aussi pour les transports, le chauffage résidentiel et les applications industrielles1. Il ne fait donc aucun doute que l’énergie nucléaire pourrait être en mesure de combler ce fossé et faciliter la transition énergétique belge2.

Une prolongation du nucléaire pour préparer le futur

Nous partageons également l’avis de la Ministre de l’Energie sur les avantages présentés des nouvelles technologies nucléaires : plus polyvalentes, plus sûres, produisant encore moins de déchets, et fonctionnant de manière entièrement automatique pour éliminer l’erreur humaine. De plus, ces nouvelles technologies ne sont qu’à cinq ou dix ans de devenir pleinement opérationnelles. Ce que Bill Gates décrit dans son livre pourrait aussi être l’avenir de la Belgique, mais seulement si nous sommes capables de maintenir notre expertise nucléaire belge – acquise au cours d’un demi-siècle d’exploitation – jusqu’à cette échéance. La bonne nouvelle est qu’une prolongation de dix ans de la durée de vie de nos centrales nucléaires est justement ce qui est nécessaire pour nous permettre d’accéder aux technologies futures.

Energies renouvelables et nucléaire se complètent

L’autre bonne nouvelle est que notre infrastructure actuelle de production nucléaire a encore de nombreuses opportunités à offrir à l’économie belge et à l’action climatique.

  • Tout d’abord, un certain nombre de pays dans le monde ont démontré que les centrales nucléaires peuvent être exploitées de manière fiable pendant 60 ans, voire 80 ans. Les réacteurs belges les plus récents atteindront seulement 40 ans en 2025.
  • Deuxièmement, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE), la plus haute autorité mondiale dans le secteur énergétique, les programmes de prolongation de la durée de vie des centrales nucléaires sont le moyen le moins cher de produire de l’électricité parmi toutes les alternatives [6], moyennant un engagement politique approprié. 
  • Troisièmement, la concurrence actuelle entre les énergies renouvelables et le nucléaire est artificielle, et résulte d’un marché européen de l’électricité mal conçu (certainement en ce qui concerne la réduction des émissions de gaz à effet de serre). Ces énergies décarbonées sont de plus en plus développées conjointement dans le cadre de projets visionnaires tels que le système hybride Shearwater de 3 GW d’énergie nucléaire et d’éolienne offshore au Royaume-Uni [7].
  • Enfin, un reproche souvent fait à nos centrales nucléaires actuelles est de ralentir les investissements dans de nouvelles capacités renouvelables, par manque de place sur le réseau lors des quelques jours où la météo est favorable. En Belgique, il existe une solution à court-terme pour faire place aux investissements dans les énergies renouvelables : retirer du réseau électrique la capacité nucléaire existante pour prendre en charge des applications alternatives telles que la production d’hydrogène3. De cette façon, les centrales nucléaires pourraient, si nécessaire, être remobilisées – en arrêtant la production d’hydrogène et en se couplant au réseau – afin de compenser les énergies renouvelables intermittentes en période de faible vent et soleil. Concrètement, l’hydrogène produit par deux réacteurs nucléaires pourrait permettre de décarboner toute la production d’acier flamande4 et toute l’aviation wallonne5 ! En outre, l’hydrogène peut être utilisé pour se combiner avec le CO2 capté dans l’air pour former des carburants synthétiques : une application négative en carbone également soutenue par Bill Gates dans son dernier livre.

Le financement de centrales à gaz est contre-productif

Une des conséquences de la sortie du nucléaire reste, toutefois, évidente : des centrales thermiques au gaz, subventionnées par l’État par le biais du mécanisme de rémunération de la capacité (CRM), seront nécessaires pour compenser la perte de capacité de production nucléaire. Elles entraîneront une augmentation significative des émissions de CO2 belges pour les années à venir. La Ministre a raison : les nouvelles centrales à gaz n’augmenteront pas de manière drastique les émissions de CO2 au niveau européen6. Mais il est également certain qu’elles produiront du CO2 dont on aurait pu se passer facilement. Bill Gates est clair sur ce point : « nous ne devons pas soutenir des mesures qui ne conduisent pas à une réduction nette des émissions ; c’est injuste pour les pays moins riches qui n’ont pas encore un accès généralisé à l’électricité ». La Ministre a également raison quand elle affirme que le maintien de seulement 2 GW sur les 6 GW de capacité nucléaire totale ne permettrait que d’enrayer partiellement cette tendance. Cependant, la production énergétique de deux réacteurs nucléaires (15 TWh/an) reste supérieure à la production solaire et éolienne totale en 2020. Cela permettrait de sauver 25 à 40 millions de tonnes d’émissions de CO2 par an [8]. Parler de “pixel”, comme la Ministre aime à dire, est inapproprié, même en regardant la situation générale en Belgique.

Modifier la loi de 2003

Malgré le faible impact relatif de la décision politique belge à l’échelle européenne, on peut légitimement s’interroger sur le poids moral d’être le seul pays européen à augmenter ses émissions de CO2 d’ici à 2030. En tant que citoyens et jeunes ingénieurs engagés dans la lutte contre le changement climatique, c’est un fardeau que nous ne souhaitons pas porter. Les entreprises belges excellent à la fois dans les énergies renouvelables et dans le nucléaire. Il n’est tout simplement pas nécessaire de signer l’arrêt de mort de l’une pour stimuler l’autre. Il semble que la Ministre de l’Energie et nous soyons d’accord sur le fait que les réacteurs nucléaires de nouvelle génération seront de grands atouts dans la transition énergétique. Notre proposition au sein d’Horizon 238 pour une vision énergétique à long-terme commencerait donc par une modification de la loi de 2003 sur la sortie du nucléaire. L’objectif serait double : rendre possible la construction de ces nouveaux réacteurs, et permettre la prolongation du nucléaire actuel pour au moins dix ans afin de maintenir notre expertise belge nécessaire au développement de ces nouvelles technologies.

1La consommation totale annuelle d’énergie en Belgique est d’environ 480 TWh [2]. La consommation d’électricité représente environ 90 TWh, dont 45 TWh sont actuellement généralement produits par le nucléaire. Les énergies renouvelables ont produit 13,5 TWh en 2019. Le potentiel supérieur de l’énergie solaire a été estimé à 40 GW d’ici 2050 [3]. Si l’on tient compte du fait que le soleil ne brille pas toujours (le facteur de charge typique est de 12 %), cela représente un potentiel de production annuelle d’environ 42 TWh [4]. Des calculs similaires pour l’éolien terrestre et offshore ont estimé le potentiel de production annuelle à long-terme à 37-47 TWh [3][5].

2Pour donner un ordre de grandeur du défi qui nous attend : pour couvrir la consommation totale d’énergie actuelle de la Belgique, il faudrait pas moins de 30 réacteurs d’une taille similaire aux 7 que nous avons (en gardant à l’esprit que les réacteurs nucléaires produisent environ trois fois plus de chaleur qu’ils ne produisent d’électricité). La même production d’énergie (en supposant qu’une électrification complète soit possible) nécessiterait plus de 20 000 éoliennes offshore de taille standard ou 70 000 éoliennes terrestres – nous avons actuellement un peu plus de 500 éoliennes en mer et 1000 terrestres.

3L’hydrogène est un vecteur énergétique (comme l’électricité) largement considéré comme une pièce manquante de la transition énergétique. Plusieurs plans, de plusieurs milliards d’euros, sont actuellement en cours de consolidation par les États membres.

4Grâce au procédé de réduction directe du fer qui utilise l’hydrogène au lieu du coke (un dérivé du charbon) dans les hauts fourneaux actuels pour réduire chimiquement le minerai de fer en métal.

5Par la production de kérosène synthétique : une forme de carburant électronique dérivé de l’hydrogène à faible teneur en carbone.

6Ceci s’explique par le fait que la Belgique est un petit pays dont l’empreinte carbone des usines à gaz peut probablement être absorbée par l’ETS, le système d’échange de quotas d’émission de l’UE (système de quotas du marché qui fixe un plafond strict aux émissions de CO2 de l’UE en fournissant une quantité limitée de quotas à émettre), sans compromettre la sécurité d’approvisionnement, ni gonfler les prix du marché.

Références

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