Réponse à la ministre de l’Energie

Préambule

Cet article est une réponse d’Horizon 238 à l’interview de la ministre de l’Energie, Tinne Van der Straeten, parue dans La Libre Belgique le 12/12/2020.

Tout d’abord, nous nous félicitons de la volonté de la ministre de l’Energie d’avancer rapidement sur le dossier de la transition énergétique. En revanche, nous ne partageons pas tous les aspects du plan proposé par le gouvernement, et souhaitons, à travers cet article, aborder plusieurs points de l’interview pour y apporter quelques éléments de réponse supplémentaires.

Notre démarche vise à consolider le plan de la transition énergétique belge, en arrêtant de constamment opposer nucléaire et renouvelable, afin qu’il puisse satisfaire nos objectifs climatiques et assurer un futur énergétique durable pour les prochaines générations.

Ne pas opposer énergies renouvelables et nucléaire

Tinne Van der Straeten : « Je me battrai pour que l’électricité soit 100 % renouvelable d’ici 2040, ou 2050 au plus tard. Pour cela, il faut faire de la place aux énergies renouvelables. Au printemps, des éoliennes en mer du Nord ont dû être arrêtées parce que les centrales nucléaires ne pouvaient pas moduler leur production. Même si des contraintes techniques expliquaient cela, c’est inacceptable. Des centrales à gaz, beaucoup plus flexibles, sont donc nécessaires, en tout cas pour accompagner le développement des énergies renouvelables. »

Horizon 238 : Ne confondons pas objectif et moyens : l’objectif selon nous, c’est une économie décarbonée, qu’importent les sources d’énergie bas-carbone qui constituent le mix. Les énergies renouvelables seront au centre de la transition énergétique, mais le nucléaire fait aussi partie des moyens pour y arriver. Les opposer est-il réellement constructif ? Si la volonté est d’avoir plus de flexibilité sur le réseau, nous – les ingénieurs – avons des solutions déployables dès aujourd’hui, pour peu qu’on nous en laisse l’opportunité.  On peut, par exemple, utiliser les centrales nucléaires pour produire de hydrogène par électrolyse lorsqu’il y a suffisamment d’électricité sur le réseau. Sur le moyen-terme, de nouveaux petits réacteurs modulables, les SMR, peuvent aller encore plus loin afin de répondre à cette demande de flexibilité. De plus, n’agissons-nous pas dans la précipitation en arrêtant toute une industrie, qui s’est construite sur cinquante ans, parce qu’il y a eu une concurrence entre l’éolien et le nucléaire pendant quelques jours cette année ? Durant le reste de l’année, le nucléaire fournit une électricité décarbonée à tout moment de la journée. Début décembre, le coût de l’électricité était monté temporairement jusqu’à 2300 €/MWh en raison, notamment, d’une très faible production renouvelable. Est-ce pour autant une raison de tourner le dos aux investissements dans les énergies renouvelables ? Bien sûr que non. Une prolongation du nucléaire – avec l’hypothèse de conserver uniquement les deux unités les plus récentes pour un équivalent de 2 GW – laisserait largement la place au renouvelable de se développer puisqu’il faudra tout de même construire des centrales à gaz. Investissons dans les énergies renouvelables, dans les capacités de stockage, dans les modes de production flexibles (nucléaire y compris), et dans les économies d’énergie, mais arrêtons d’opposer nucléaire et renouvelable.

Un timing serré pour la prolongation du nucléaire

Tinne Van der Straeten : « Je me base sur le communiqué d’Engie disant qu’ils travaillent sur les deux scénarios : fermeture complète et prolongation de Doel 4 et Tihange 3. »

Horizon 238 : Le communiqué d’Engie parle de deux options qui sont à l’étude jusqu’à la fin de cette année seulement. Le message de Thierry Saegeman est clair et a été rappelé lors de l’émission de la RTBF : toutes les ressources vont être mises dans le démantèlement des centrales. Autrement dit, le plan B n’existe plus à partir du 1er janvier 2021. Si le CRM n’est pas concluant fin 2021, le gouvernement se retrouvera dans une position inconfortable où la sécurité d’approvisionnement sera menacée et où il sera urgent de recourir à la prolongation des centrales. Un tel contexte ne permettrait pas d’avoir des échanges constructifs sur les modalités de prolongation. Pour éviter cette situation, nous suggérons de ne prendre aucun risque et d’anticiper en actant la prolongation du nucléaire dès à présent. Cela ne remettra de toute façon pas en question la nécessité de progresser sur le CRM pour compléter le besoin de capacités. Une décision de prolongation avant fin 2020 permettrait de rassurer les investisseurs en définissant un plan d’action concret pour la transition énergétique.

Le nucléaire fait partie de la solution

Tinne Van der Straeten : « Il faut avoir une vision globale. La consommation énergétique annuelle totale de la Belgique est de 390 TWh, dont 80 à 90 TWh d’électricité. Doel 4 et Tihange 3 ne représentent que 15 TWh sur ce total de 390 TWh d’énergie consommée. Quand j’ai une vision d’ensemble, je constate que ces deux centrales ne sont pas une bonne façon d’arriver à la neutralité carbone en 2050. »

Horizon 238 : Nous partageons le même constat de l’ampleur du défi. Et justement, pourquoi se priver d’une solution technologique dans son intégralité ? Fatih Birol, directeur de l’Agence internationale de l’énergie (AIE) et un des plus fervents défenseurs de la transition énergétique, disait encore récemment que le nucléaire avait un rôle important à jouer pour combattre le changement climatique. De son côté, John Kerry – récemment nommé par Joe Biden comme envoyé spécial dédié à la lutte contre le réchauffement climatique – est passé d’anti-nucléaire à « go for it » compte tenu de l’urgence climatique. En résumé, nous avons besoin de toutes les technologies bas-carbone à disposition pour surmonter ce défi qu’est la transition énergétique, et nous souhaitons travailler sur cela avec vous, Madame la Ministre.

Les nouvelles technologies nucléaires

Tinne Van der Straeten : « Le nucléaire est une énergie du passé. L’énergie nucléaire devient plus chère et l’énergie renouvelable devient moins chère. Il existe aujourd’hui de meilleures technologies pour réussir la transition énergétique. L’âge de la pierre n’a pas pris fin parce que les pierres étaient épuisées, mais parce que de meilleures technologies étaient disponibles. »

Horizon 238 : Peut-être que cette conclusion aurait pu se comprendre il y a 17 ans, quand la loi de sortie du nucléaire a été votée. Ce qui est certain aujourd’hui, au vu de l’effervescence internationale autour du nouveau nucléaire, c’est que c’est une des énergies du futur. Et nos chercheurs belges de haut niveau n’y sont pas étrangers ! Si l’énergie nucléaire était une énergie du passé, pourquoi des projets comme MYRRHA sont-ils en développement en Belgique ? Pourquoi des centaines de jeunes ingénieurs et scientifiques choisissent-ils de rejoindre cette filière chaque année ? A l’université, ils ont compris que la majorité des solutions pour la transition énergétique sont encore à inventer : c’est le cas du renouvelable comme du nucléaire. D’ailleurs, pour l’anecdote, c’est bien l’énergie nucléaire qui permet au Soleil de briller chaque jour. Concernant la question du coût, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) indique dans son dernier rapport que les programmes de prolongation des centrales nucléaires (LTO) sont la manière la moins chère de produire de l’électricité, décarbonée qui plus est. Cette économie de coût pourrait ensuite être utilisée pour financer d’autres technologies bas-carbone moins matures. Finalement, allons plus loin : si les technologies de nos centrales nucléaires actuelles sont irréconciliablement perçues comme appartenant à l’âge de la pierre, pourquoi ne pas construire des unités de nouvelle génération ?

Le nucléaire contribue à baisser nos émissions

Tinne Van der Straeten : « Je ne peux pas faire de miracles, de nouvelles centrales à gaz seront nécessaires, même en cas de prolongation du nucléaire. En outre, il faut avoir une vision globale. Certains projets de centrales à gaz ont une efficacité jamais vue. Si ces centrales belges très efficaces poussent une centrale au charbon à fermer en Allemagne, les émissions supplémentaires en Belgique seront compensées au niveau européen. »

Horizon 238 : Si une part du nucléaire est prolongée, elle assurera le baseload, c’est-à-dire la production de base continuellement absorbée par le réseau. Par définition, cette production n’a pas besoin d’être flexible. En revanche, moins de centrales à gaz seront nécessaires pour pallier la demande énergétique du pays. Ce qui signifie également moins d’émissions de CO2, quelle que soit la technologie de ces centrales à gaz. Le nucléaire émet 40 fois moins de CO2 que le gaz naturel selon le GIEC. Plutôt que d’utiliser l’ETS (système européen de quotas d’émission) pour justifier la pollution supplémentaire en Belgique, nous proposons que tous les pays – le nôtre inclus – mettent tout en œuvre pour limiter leurs émissions. Il n’y a plus le temps pour jouer à des échanges théoriques de quotas. Concentrons-nous sur notre pays et devenons le champion européen de la transition énergétique. Et pourquoi ne pas aller plus loin dans la réduction de nos émissions ? Pourquoi ne pas envisager de prolonger plus que deux unités tout en assurant la flexibilité nécessaire au développement des énergies renouvelables ?

Le nucléaire contribue à la diversification du mix énergétique

Tinne Van der Straeten : « Ce qui est sûr et certain, c’est qu’en 2025, on aura un mix énergétique beaucoup plus diversifié qu’aujourd’hui. Aujourd’hui, on a tous nos œufs dans le même panier, nos centrales nucléaires. Notre sécurité énergétique sera beaucoup plus sûre si il y a des moyens plus diversifiés. »

Horizon 238 : Nous partageons tout à fait la volonté de la ministre de l’Energie de diversifier les moyens de production sur le réseau électrique. Il faut stimuler le développement des énergies renouvelables et y consacrer des investissements suffisants. Actuellement, le nucléaire représente la moitié du mix électrique. Dans tous les scénarios envisagés, la part du nucléaire va baisser car une prolongation ne concernerait qu’une partie du parc nucléaire. Maintenir des réacteurs en fonctionnement, c’est également préserver une diversification importante du mix énergétique tout en gardant la porte ouverte pour des développements technologiques futurs. Prolonger le nucléaire en Belgique, c’est aussi se donner les moyens de trouver une solution pérenne au problème des déchets nucléaires. Le nucléaire permet donc de compléter les énergies renouvelables dans le mix énergétique, et est un atout pour sécuriser l’approvisionnement de notre pays, pas une menace. En cas de sortie du nucléaire, la Belgique devra importer 15,6 TWh en 2030, soit près de 18 % de l’électricité consommée en 2019 et nous rendrait dépendant des pays voisins.

Conclusion

Nous partageons, avec la ministre de l’Energie, la volonté d’accélérer la transition énergétique en Belgique. Cependant, l’urgence climatique ne nous permet pas d’avoir le luxe de mettre de côté l’une ou l’autre solution bas-carbone. Dans cette optique, le nucléaire est un des moyens à disposition, au côté des énergies renouvelables, pour décarboner rapidement notre société.

Rejoindre Horizon 238

Nous sommes convaincus que la jeune génération a un rôle important à jouer dans la transition énergétique. 

Vous partagez notre vision et vous souhaitez, vous aussi, faire entendre votre voix ?
Vous voulez contribuer à la démystification du nucléaire dans notre société ?

Contactez-nous ! Nous sommes impatients de vous rencontrer.

© 2021 - Horizon 238 - Conçu par nous