Fukushima, le crève-coeur du nucléaire : un témoignage d’ingénieurs belges

Une opinion de Florence Dandoy et Stéphanie Brine, membres d’Horizon 238.

Le 11 mars 2011 au bureau

Quel est votre souvenir du jour de l’accident de Fukushima ? Qui se souvient clairement de ce qu’il faisait ce jour-là et de sa première réaction face à la nouvelle ? Pour beaucoup de gens, c’était un événement qui a occupé les écrans pendant quelques semaines, et qui s’est ensuite, comme toute bonne sensation médiatique, dissipé de notre mémoire. Pourtant, cette catastrophe a laissé beaucoup plus de marques qu’on ne le croit dans notre vie quotidienne. Les personnes travaillant dans le secteur du nucléaire l’ont compris dès qu’ils ont appris la catastrophe. Elles s’en souviennent clairement, de cette semaine infernale au bureau, où la plupart des employés étaient collés à leur écran à surveiller les news. La première impression apparue était l’étonnement. Les ingénieurs étaient sous le choc : « Comment est-ce possible ? ». Ces gens-là sont rationnels, ils cherchent à comprendre, mais malheureusement, aucune explication technique fiable ne leur parvenait dans ce chaos médiatique. Ironiquement, pour le département d’étude d’accidents graves, c’était leur moment de gloire : tous les regards étaient tournés vers leurs travaux, qui prenaient enfin un sens au regard de l’actualité. Ils ont, malgré cela, regardé avec le même accablement les images en direct de l’explosion d’hydrogène, ils ont compris également que l’arrivée des hélicoptères aspergeurs d’eau de mer signifiait une fonte du cœur du réacteur. En France, l’affaire était classée très rapidement chez les scientifiques : ce n’est pas un réacteur français. Sur quoi s’enchaînaient des présentations détaillant pourquoi cela n’arriverait jamais avec un réacteur au sodium, petit bijou de la recherche nucléaire française.

La désillusion

Cependant, tous ont réalisé que le nucléaire allait prendre un sacré coup. Après Tchernobyl, cette industrie avait vécu une période très noire. Tous les projets belges avaient été arrêtés brutalement (notamment le projet Doel 5 qui était en cours d’étude). Un nouvel engouement pour les projets nucléaires avait pourtant refait surface dans les années 2000. La recherche et le développement s’étaient réenclenchés, les bureaux d’étude et les centres de recherche engageaient, c’était l’euphorie. Fukushima a été une cassure brutale dans ce nouvel élan. L’événement a provoqué une nouvelle remise en question. Pourtant Tchernobyl avait déjà provoqué un premier questionnement, qui avaient d’une part pointé du doigt l’importance du facteur humain dans les études d’accidents, et d’autre part permis l’amélioration des designs des réacteurs en termes de sécurité. De nos jours, il est impossible de faire exploser un réacteur comme on en a chez nous, peu importe les erreurs humaines commises : les nombreux mécanismes de protection mettraient très rapidement le réacteur en arrêt d’urgence de façon automatique. Ce que Fukushima a révélé comme faiblesse est d’une autre nature : les menaces extérieures étaient souvent sous-estimées. S’en est suivi une ré-analyse complète de tous les dossiers techniques de nos centrales : est-ce que les hypothèses sont correctes, est-ce que les marges d’incertitude sont-elles suffisantes, est-ce qu’on a pensé à ci ou ça ? Aucun dossier n’a échappé au review. On a fait appel aux anciens qui ont construit les centrales pour avoir leur avis, et engagé les top experts internationaux dans chacune des disciplines pour avoir une analyse indépendante. Une liste d’actions à été dressée. Des études plus poussées ont été menées, des améliorations ont été programmées. Le nucléaire est un des rares domaines dans lequel on ne s’améliore pas pour écraser la concurrence : on avance ensemble dans l’intérêt général.

Fukushima ou Tchernobyl ?

Avec le recul, un ingénieur qui aura vécu les deux grands accidents nucléaires répondra que Tchernobyl était bien pire que Fukushima. Cela est vrai au niveau des dégâts matériels, mais cet événement est celui qui aura marqué au fer rouge le nucléaire d’une connotation négative. L’accident a été un traumatisme pour la population européenne. Dans les jours qui ont suivi l’accident, les éleveurs belges posaient des questions : « Faut-il rentrer les vaches ? Quid du lait ? ». L’Etat a dû prendre des mesures. En France, il parait que le nuage radioactif s’est arrêté aux frontières… Le Japon est, par contre, littéralement à l’autre bout de la planète. La distance géographique expliquerait pourquoi la population n’a pas été autant émue par Fukushima.

Un combat psychologique

Depuis lors, le nucléaire n’a cessé d’être un combat psychologique. Il n’est sujet que d’émotions pour le grand public: curiosité, fascination, mais surtout peur. Les gens ont peur de ce qu’ils ne voient pas et ne comprennent pas. Contrairement au nuage noire d’une catastrophe chimique, la radioactivité est invisible et donc non délimitable à l’œil nu. Dans cette optique, tout est potentiellement contaminé et pourrait nous contaminer. De plus, on a généralement peur de ce qu’on ne comprend pas. Pour beaucoup, la radioactivité n’existe pas dans la nature. C’est un homonculus, quelque chose d’immonde créé par l’Homme. Pourtant le nucléaire est quelque chose de tout à fait naturel. Il suffit de lever les yeux pour en avoir une preuve : personne ne peut contredire le fait que le soleil est quelque chose de naturel, mais combien de gens savent expliquer pourquoi le soleil brille ? Le soleil émet de l’énergie qui est la conséquence de réactions nucléaires. Pourtant, la promesse de la fusion nucléaire est acceptée par l’opinion publique. Peut-être parce que dans les esprits, le soleil, c’est « cool ».

Être jeune dans le secteur nucléaire

La crainte du nucléaire ne se résoudra que par l’information et l’éducation : la connaissance du sujet permet de rationaliser le débat. Pour s’en convaincre il suffit d’observer que malgré la mauvaise réputation du nucléaire, de jeunes ingénieurs, qui ont étudié cette science, choisissent de persévérer dans cette même branche. Pourtant, ce n’est pas facile de travailler dans un domaine aussi critiqué. La banale question « tu fais quoi dans la vie ? » est parfois redoutée. A ce moment-là, une pensée leur effleure l’esprit : ça aurait été sans doute plus confortable de travailler dans les éoliennes ou les panneaux solaires. Cependant, assurer l’approvisionnement de la moitié de l’électricité du pays est un travail qui a du sens et dont ils devraient être fiers. Dans ce contexte de lutte contre le réchauffement climatique, ils apportent avec le nucléaire un canot de sauvetage supplémentaire. Allons-nous nous-même couler notre canot de sauvetage sous prétexte qu’il n’a pas bonne allure ?

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